Résumés > Thierry Dechezleprêtre (Musée d’Archéologie nationale, UMR 8546 AOROC) - L’agglomération antique de Grand (Vosges) : les problématiques de recherche actuellesLes recherches archéologiques menées sur Grand depuis 2007 ont permis de remettre en perspective les hypothèses formulées dans les années 1990 et de dégager de nouvelles problématiques (Dechezleprêtre 2013). Ainsi, le réexamen de la documentation issue des fouilles effectuées en 1960 par É. Salin dans le jardin Huguet, au sud de la basilique, a conduit à reconsidérer l’hypothèse d’un temple à podium conforme à l’historiographie traditionnelle (Moitrieux 2010). Par ailleurs, l’analyse, par Yvan Maligorne, des principaux blocs architectoniques provenant de ce site montre que ces blocs appartiennent à plusieurs ordres architecturaux (Maligorne 2015). Si les chapiteaux composites et corinthiens, par leurs dimensions imposantes, pourraient évoquer un grand édifice, ils ne corroborent pas l’hypothèse d’un temple monumental tel que celui proposé par Jollois et illustré par Jean-Claude Golvin (Bertaux et al. 1990). Les investigations récentes autour de l’église Sainte-Libaire livrent de précieuses informations sur la puissance stratigraphique conservée dans cette partie du village. En 2020, une demande volontaire de diagnostic de la commune de Grand a été à l’origine de sondages à proximité de l’édifice religieux. Ces recherches, dirigées par Luc Sanson (Inrap), en amont d’un projet de requalification de la place, ont révélé des aménagements antiques dans le centre du village, qui est aussi celui de l’agglomération gallo-romaine. Au nord, place des Halles, le sondage a mis en évidence une stratigraphie de plus de 3 m avec notamment un mur de refend associé à de nombreuses roches décoratives (Sanson 2021). Au chevet de l’église, une maçonnerie d’environ 1,20 m de large correspond à un aménagement du Ier siècle auquel succède une conduite hydraulique comblée durant l’Antiquité tardive. Cette conduite, implantée dans l’axe de la nef de l’église, pourrait être en relation avec la résurgence présente sous celle-ci. Les découvertes de la place de la Fontaine peuvent être confrontées à celles réalisées à quelques dizaines de mètres plus à l’est, rue du Ruisseau. Cette fouille directement à l’est du rempart, dans le talweg qui mène à l’amphithéâtre a été l’occasion d’étudier un espace ouvert donnant accès à un imposant portique monumental (Dechezleprêtre et al. 2015, fig. 8) menant à des thermes. Cet espace est traversé par une importante conduite hydraulique qui s’inscrit dans l’axe de la cunette traversant le rempart (Bertaux 1985, fig. 5). Les encroûtements carbonatés, reconnus dans les coupes de cette conduite, témoignent de la circulation d’eau claire, ainsi que du dépôt de niveaux sablo-graveleux et argilo-limoneux homogènes (Naton et al., 2016). Il est possible d’en déduire que l’eau s’écoulant de la résurgence détectée sous l’église Sainte-Libaire était captée par cette structure hydraulique pour être conduite vers les bassins du complexe thermal proche de l’amphithéâtre. En définitive, bien que les investigations archéologiques aient permis de réévaluer les hypothèses formulées dans les années 1990, la structuration du centre monumental de l’agglomération demeure encore largement méconnue et aucun édifice à vocation cultuelle n’y a, à ce jour, été formellement identifié. Le sondage profond réalisé directement au nord de l’église a révélé la présence de maçonneries antiques dont l’interprétation sur quelques mètres carrés demeure délicate (Sanson 2021). Les informations faisant également défaut sur le secteur situé directement au sud de cette église, il pourrait être envisagé la reprise des recherches dans le secteur où avaient été mis au jour, en 1843, des vestiges interprétés comme un temple dédié à Mars (Dufresne 1848-1849, p. 253). De même, l’hypothèse d’une clôture du centre monumental par un grand portique de 150 m sur 200 m, un porticus triplex, doit encore être testée par de nouveaux sondages (Maligorne 2015, p. 111). Enfin, l’articulation entre le centre monumental et le réseau viaire constitue un axe de recherche complémentaire. Si des segments de voirie ont été identifiés autour des édifices publics, leur organisation est moins bien documentée qu’en périphérie. Or, les prospections géophysiques extensives, couplées avec des photographies aériennes et des sondages, ont mis en évidence les segments d’une voie circulaire au nord, à l’est et au sud de l’agglomération, encore perceptible dans le parcellaire. Cette voie est reliée à des axes rayonnants en direction du réseau antique périphérique. Ainsi, les travaux en cours s’attachent à préciser les interactions entre cette trame et le centre monumental. On sait au moins qu’un axe est-ouest – qualifié de decumanus – reliait l’épicentre de la ville à l’amphithéâtre, tandis qu’un axe nord-sud, au niveau du portique de la basilique, pourrait correspondre au cardo évoqué par É. Salin dès les années 1960 (Salin 1965, p. 80).
Fig. 1 - Vue aérienne de Grand, Vosges (cl. S. Izri, P. Nouvel)
Fig. 2 - Vue générale de la fouillle de la rue du Ruisseau à Grand, Vosges (cl. G. Salvini)
Carte archéologique en ligne sur Chronocarto : https://www.chronocarto.eu/spip.php?article67 Bibliographie BERTAUX, Christian. Nouvelles données sur l’économie architecturale de l’enceinte gallo-romaine de Grand. Annales de la Société d’émulation des Vosges. 1985, p. 5-18. BERTAUX, Jean-Pierre, BERTAUX, Christian, GUILLAUME, Jean, ROUSSEL, François. Grand, Vosges. Paris : Éditions Serpenoise, 1990, 72 p. (Images du patrimoine ; 78). Rééd. 2000. DECHEZLEPRÊTRE, Thierry. L’agglomération antique de Grand (Vosges) : les grandes phases de la recherche. GRAND. Archéologie et territoire. 2013. 1, p. 7-35. DECHEZLEPRÊTRE, Thierry, GRUEL, Katia et JOLY, Marion (dir.). Agglomérations et sanctuaires. Réflexions à partir de l’exemple de Grand. Actes du colloque de Grand (20-23 octobre 2011). Épinal : Conseil départemental des Vosges, 2015, 456 p. (Grand. Archéologie et territoire ; 2). DUFRESNE, Antoine-François. Notice sur quelques antiquités trouvées dans l’ancienne province leuque, évêché de Toul, depuis 1832 jusqu’à 1847. Mémoires de l’Académie nationale de Metz. 1848-1849, p. 201-262. MALIGORNE, Yves. Le décor architectonique des monuments publics de Grand. In : DECHEZLEPRÊTRE, Thierry, GRUEL, Katia et JOLY, Marion (dir.). Agglomérations et sanctuaires. Réflexions à partir de l’exemple de Grand. Épinal : Conseil départemental des Vosges, 2015, p. 97-113 (Grand. Archéologie et territoire ; 2). NATON, Hans-Georg, WIETHOLD, Jürgen, VISSAC, Cécile, DABKOWSKI, Julien et DECHEZLEPRÊTRE, Thierry. Études géoarchéologiques et archéobotaniques du comblement de la canalisation du site de la rue du Ruisseau à Grand (Vosges, Lorraine, France). In : KOCH, Michael (dir.). Archäologentage Otzenhausen. Beiträge des internationalen Symposiums zur Archäologie in der Großregion in der Europäischen Akademie Otzenhausen vom 14.-17. April 2016. Nonnweiler : Europäische Akademie Otzenhausen, 2017, p. 341-360 (Archäologie in der Grossregion ; 3). SALIN, Édouard. Aperçu général de la ville antique de Grand. Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 1965. 109/1, p. 75-86. SANSON, Louis. Grand (Vosges). Place de la Fontaine et place des Halles [notice archéologique]. Archéologie médiévale [en ligne]. 2021. 51 [consulté en 2022]. Mis en ligne le 20 mars 2022.
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